
Pour mon troisième article, je vous propose 10+1 lectures qui ont une valeur essentielle à mes yeux.
Ne voyez dans ce nombre 10 aucune analogie avec ce que l’on peut voir souvent dans des titres de livre : « les 10 règles … », « les 10 principes… » et j’en passe. Ce sont des titres qui me font fuir car expression d’un résultat qui va de soi si on y obéit ; mon expérience étant plutôt que ce sont les démarches originales, adaptées à la situation, qui permettent d’obtenir le résultat escompté.
Ce n’est donc pas un hasard si ces 10 livres – plus un bonus – ont comme point commun l’expression de constats face à des problématiques souvent exigeantes, constats qui conduisent à proposer des éléments majeurs pouvant guider la réflexion et l’action, mais en aucun cas de recettes magiques ou absolues.
Présentés chronologiquement, mes commentaires sur ces livres ne sont que quelques éléments personnels que j’ai choisi de faire ressortir. Pris isolément, ils cherchent à éveiller la curiosité. Et dans leur ensemble, refléter ce qui devrait selon moi largement nous guider.
A vous de piocher dans ce qui va suivre et possiblement ensuite faire vos propres lectures. Et si l’envie vous vient, n’hésitez pas à me partager vos réactions et votre point de vue, je vous en remercie par avance.


1) 1935-1942 – Simone Weil – La condition ouvrière
Ce livre regroupe différents textes rédigés par notre philosophe nationale en réaction à l’expérience du monde du travail à caractère taylorien.
Dans son style toujours incisif, elle dénonce ce qu’elle y voit et ce qu’elle a vécu avec son corps de nature fragile. Bien que cette expérience fût brève, ses éclairages ont toujours près d’un siècle plus tard une grande pertinence, car hélas les conditions de travail pénibles et répétitives existent toujours.
Également visionnaire, elle espérait pour que ce travail disparaisse l’émergence de robots adaptatifs. Dans l’édition Gallimard, on trouve cet extrait : « J’imagine une économie décentralisée où nos bagnes industriels seraient remplacés par des ateliers disséminés un peu partout. Dans ces ateliers se trouveraient des machines automatiques extrêmement souples, qui permettraient de satisfaire dans une large mesure les besoins industriels de la région. Les ouvriers, tous très hautement qualifiés, passeraient le meilleur de leur temps au réglage. La distance entre ouvrier et ingénieur tendrait à s’effacer de manière que les deux fonctions puissent peut-être être assumées par un seul homme. Ce tableau, il est vrai, est encore bien vague ».
On y trouve également cette citation merveilleuse, traduisant ce qui devrait être la quête permanente de tout bon manageur avec son équipe : « Non seulement que l’homme sache ce qu’il fait — mais si possible qu’il en perçoive l’usage — qu’il perçoive la nature modifiée par lui. Que pour chacun son propre travail soit un objet de contemplation. »
Parmi les œuvres majeures de Simone Weil, je ne peux résister à mentionner « L’enracinement, prélude à une déclaration des devoirs à l’être humain », sans oublier, si des pensées à l’égal de celles de Blaise Pascal vous intéressent, « La pesanteur et la grâce ».


2) 1982 W. Edwards Deming – Hors de la Crise
Walt Edwards Deming a été un acteur important du succès industriel des USA pendant la seconde guerre mondiale, mais, nul n’étant prophète en son pays, a surtout été déterminant dans le succès des années 60 au Japon avant que constatant cela les Etats Unis et l’Europe s’intéressent à nouveau à son œuvre.
Dans « Hors de la crise », il explique comment la statistique fondement de toute démarche qualité conduit à ses principes de management incontournables, 14 au total dont ma mémoire sélective ne m’a fait retenir que « faire disparaître la crainte » comme le plus essentiel.
Au cœur de son approche, figure la maîtrise des processus devant se fonder sur observation statistique non biaisée. Il anticipe des évolutions toujours plus rapides et laisse une question sans réponse : avec des rythmes de changement inférieur à l’année, comment continuer à maîtriser la qualité, alors qu’il faut 18 mois minimum pour avoir les données nécessaires pour en assurer le contrôle (au sens anglo-saxon control : maîtrise incluant pilotage et vérification). Les organisations libérées nées à l’époque du livre en sont un des éléments aujourd’hui de réponse.


3 ) 1984 – Robert Cialdini – Influence et manipulation
Comme le livre précédent, le sujet touche à l’information et à sa prise en compte par l’être humain, ce qui est devenu mon sujet principal à partir du moment où je me suis confronté aux ordinateurs à partir de 1980.
Il traite de l’activité permanente d’influence entre êtres humains et d’éléments et comment détecter et se prémunir de la manipulation.
Un jour, une différenciation simple m’a été proposé par un des consultants qui m’a longtemps guidé : « Pour savoir s’il s’agit d’influence ou de manipulation, demande à ton interlocuteur pourquoi il a fait cela. S’il te répond c’est de l’influence, s’il ne te répond pas -si son mobile n’est pas avouable – c’est de la manipulation. » Rien de manichéen dans cette technique de différenciation, car il appartient à chacun de juger du bien ou du mal de l’action réalisée.
L’auteur recommande que la pratique de l’influence et la défense contre la manipulation soient enseignées très tôt à l’école. Cette recommandation est toujours pleinement d’actualité.


4 ) 1987 Michel Crozier – Etat modeste, Etat moderne – Stratégies pour un autre changement
Livre d’abord facile, notre grand sociologue Michel Crozier y explique par différents exemples que l’agissement vertical de l’Etat (ou plus généralement d’une vaste organisation comme on pourra aussi le retrouver dans « Lost in Management » de cet autre sociologue François Dupuy) se heurte immanquablement à la systémique et à l’humain.
Une solution parfaitement opérante comme l’a mise en œuvre les maraichers des pays de Léon pour préserver leur marge, s’est révélée inopérante reprise par l’Etat. On notera malgré cela, les tentatives répétées durant les quatre décennies suivantes de l’Etat, voire de l’Union Européenne pour résoudre cette question, toujours sans résultat probant.
Michel Crozier prône donc que l’Etat ne se mêle que de politique et de ses missions principales dont le développement d’un cadre qui laisse aux citoyens le maximum de liberté d’actions. Avec tout aussi peu d’illusion sur la concrétisation de ce vœu, François Dupuy exprime une intention similaire à destination des dirigeants d’organisations privées ou publiques.


5) 1990 Vincent Lenhardt – Les responsables porteurs de sens – Culture et principes du coaching et du team building
Fondateur d’une école de coaching, Vincent Lenhardt rassemble dans ce livre une riche collection de modèles visant une évaluation avant l’action la plus juste et complète possible de la systémique entre le responsable, le coach, son équipe et son environnement ; et armé de cette évaluation, d’intervenir de façon juste et de préférence économe : le petit coup de marteau qui déclenchera la transformation souhaitée.
Ce livre est tout autant destiné aux consultants pratiquant le coaching qu’aux responsables. Car les responsables sont eux-mêmes en situation de coaching vis-à-vis de leurs équipes et de leur environnement, et le pouvoir s’usant si l’on s’en sert, ont tout autant intérêt à en user le moins possible.
J’ai croisé Vincent Lenhardt alors qu’il accompagnait mon N+2. Fraichement formé aux 36 (!) règles à appliquer figurant dans le cours d’Alain Bougault, sacro-saint à l’époque au sein de Thomson-CSF, il a fini par être convaincu qu’assommer ses subordonnés avec toutes ces exigences n’était sans doute pas la meilleure approche.
J’ai eu ensuite la chance et le bonheur de vivre cette formation en 1994 et de pratiquer dans ces deux rôles ; également heureux d’avoir dû, racheter plusieurs fois ce livre après l’avoir prêté à mes collègues.


6) 1994 André Comte-Sponville – Valeur et vérité
Vous trouverez sans doute beaucoup de choses intéressantes dans ce livre. Je voudrais seulement souligner un des chapitres, une conférence « Le capitalisme est-il moral ? ». Invité par mes soins sur les conseils appuyés d’un membre de mes équipes qui l’avait entendu précédemment, j’ai eu avec mes équipes le bonheur d’écouter en direct André Comte-Sponville en faire l’exposé cette même année 1994. Cette expérience m’a réconcilié avec la philosophie, matière que m’avait fait fuir mon professeur de Terminale.
Dans cet exposé, est décrit l’articulation entre quatre ordres : le techno-scientifique, le juridico-politique, la morale, l’éthique. Ordres qu’il convient de distinguer fortement car, si nous nous livrons à la moindre confusion entre ces ordres, nous sombrons immanquablement dans la barbarie ou dans l’angélisme.
Le constat final est qu’au quotidien nous sommes inévitablement confrontés à des choix individuels, « éthiques » au sens d’André Comte-Sponville, certains difficiles et sollicitant durement notre liberté d’agir, confrontés aux contradictions des 3 ordres précédents à caractère collectifs et qu’aucun d’entre eux ne peut prétendre résoudre pour nous simplement, contrairement à ce que certains zélotes de ces ordres pourraient vouloir nous faire croire.


7) 1995-2004 Ricardo Semler – The Maverick – The seven days Week-end
Deux fonderies, une au Brésil, une en France, deux patrons mis à la tête, Ricardo Semler et François Zobrist qui décident que les salariés sont capables de se responsabiliser eux-mêmes pour apporter la meilleure réponse à leurs clients, qu’ils sont « bons » tel que n’hésite pas à l’exprimer François Zobrist. Des histoires différentes, des approches et expériences très similaires, et deux façons différentes de raconter les transformations qu’ils ont pu mener en profondeur.
L’aventure de la Semco est dans ces deux livres, et dans deux autres livres vous trouverez « La belle histoire de Favi, l’entreprise libérée par un patron naïf et paresseux » : Version en ligne gratuite
Dans les deux cas, des organisations en cellules inscrites dans une vision ouverte et circulaire de l’entreprise et en évolution permanente. Le rôle du patron se concentre dans le développement du cadre de confiance, à une extrême rigueur sur le choix des investissements et dans la veille et l’anticipation des changements externes et besoins d’adaptation qui en découlent. Les structures transverses et de contrôle sont réduites au minimum, elles rendent compte de leur utilité aux équipes directement productives, et non pas l’inverse comme il est plus courant.
Les deux patrons qui ont attendu trente années avant de se rencontrer, sont convaincus que leur approche peut s’appliquer partout. Encore faut-il des manageurs prêts à prendre ce risque et qu’il leur soit permis de se lancer dans cette aventure avec leurs équipes, trouvant le chemin adapté à leur situation. Il y en a eu de nombreuses dans des organisations de toute taille, privées ou publiques, et dont les résultats étonnants ne peuvent que conduire à espérer qu’il y en ait davantage.
Ayant œuvré dans des organisations pyramidales, je n’ai pu le proposer à mes équipes que de façon très édulcorée. Mais même à dose réduite, cela marche, je vous le garantis : les équipes font des miracles et y prennent plaisir.


8) 2002 – 2012 Christian Morel – Les décisions absurdes 1 & 2
Découvert par hasard en 2006 dans la bibliothèque de mon cabinet d’outplacement, j’espérais trouver dans le tome 1 des éléments pour détecter et éviter les décisions erronées, dont certaines à caractère catastrophiques, telles que j’avais pu y être confronté plus ou moins directement au sein de la société qui m’avait précédemment employé durant 17 années.
Après sa lecture, j’étais véritablement au bord du désespoir. A partir de cas d’école variés (d’une barrière de parking dans une copropriété installée à l’envers durant 20 ans jusqu’à la destruction de la navette Columbia) les raisons décrites dans le livre, le verdict est implacable : l’humanité est condamnée par sa nature même aux erreurs monumentales.
Il m’a fallu attendre près de 10 années pour qu’un peu de lumière apparaisse. L’auteur relate comment des progrès majeurs ont été obtenus par les acteurs travaillant en environnement à caractère hautement risqué : transport aérien devenu le transport le plus sûr en km/voyageur, bloc opératoire division par 3 de la mortalité, randonnées en haute montagne division par 10 en Suisse de la mortalité…
Le questionnement est parti du peu de sous-marins nucléaires ayant eu des difficultés graves malgré des conditions de travail extrêmes.
Pour appréhender correctement la situation et éviter les erreurs voire renoncer à l’objectif poursuivi, les techniques qui en découlent sont a priori simple :
- absence d’attitude d’autorité dans les échanges d’information ;
- techniques de sur-communication, vérification de la bonne compréhension des informations échangées ;
- dépénalisation lorsque une erreur est commise (sauf infraction de premier ordre aux règles de précautions élémentaires valant licenciement immédiat), car une erreur relève du système et non pas de l’individu, et à l’inverse signalement des risques d’erreur qui aurait pu conduire à une catastrophe, signalement servant à améliorer le système.
C’était donc une excellente nouvelle. La moins bonne est que la bonne mise en œuvre de ces techniques est difficile, et encore plus difficile à entretenir sur la durée car non naturelle.
Comme pour le livre « Influence et manipulation », elles devraient être enseignées et pratiquées dès le plus jeune âge, l’ensemble de la société ne pouvant que s’en porter que mieux.


9) 2011 Daniel Kahnemann – Thinking, Fast and Slow
Essentiellement psychologue, Daniel Kahnemann, en résultante de ses diverses expériences, pointe dans son livre que nous avons deux modes de fonctionnement de notre cerveau.
Un qui fonctionne vite ce qui est très utile lorsqu’il convient de réagir instantanément notamment en situation de danger. Et un autre qui prend le temps de réfléchir et notamment qui stoppe le cerveau réflexe lorsqu’il a pu (ou eu le temps) de percevoir que la partie réflexe de notre cerveau était en train de se tromper, voire de nous mettre en danger.
Le problème est que les deux parties de notre cerveau sont porteuses de nombreux biais d’évaluation pour le premier, de réflexion et d’analyse pour le second. L’auteur cite des résultats de tests qui le montrent, multiples erreurs pouvant provenir des meilleurs experts statisticiens. On y trouve également à quel point il est facile d’influencer notre fonctionnement, positivement ou négativement, par des éléments de contexte.
Comme mentionné précédemment, cette prise de conscience de notre caractère faillible devrait être enseignée le plus tôt possible, notamment pour nous entraîner à détecter quand notre cerveau va trop vite et quand il est nettement préférable de prendre le temps de réfléchir et de penser, ou se concerter en sur-communicant avec autrui comme précédemment.
Je ne peux que conseiller d’écouter vos intuitions, mais ensuite de les confronter par des moyens divers et variés. Cela a pu rendre mes équipes folles lorsque dans cette situation, je me suis employé à prêcher le faux pour conforter ce que mes intuitions m’ont fait penser être la bonne direction à suivre, ou renoncer constatant que cela n’avait aucune chance de marcher.


10) 2014 Michel Volle – Iconomie
A cette même époque, j’ai croisé Michel Volle et rejoins l’association Institut de l’iconomie qu’il a contribué à créer. Michel Volle nous a fort malheureusement quitté en juin 2024, nous laissant avec son héritage.
Dans ce livre fondateur du concept d’iconomie, il est constaté que l’informatique est par essence une activité à caractère monopolistique et à rendement d’échelle croissant, et qu’innervant toute l’économie, la concurrence monopolistique devient la règle mettant à mal la notion de concurrence parfaite.
Il est posé également la nécessité qu’un être humain reste à la commande ; que si la généralisation des robots condamne la main d’œuvre répétitive à disparaître, a contrario le « cerveau d’œuvre », créatif et gardant le pouvoir de décision et le contrôle sur le système, porteur également de la relation de service et de son humanité, doit se développer.
L’informatique, les systèmes d’information, le numérique comme improprement appelé aujourd’hui, changent le monde en profondeur. Il nous appartiendra toujours de chercher à le comprendre et autant que possible en retenir le meilleur et trouver les moyens d’en atténuer les effets négatifs.


10+1) 2020 Rutger Bregman -Histoire positive de l’humanité
Ce livre a été indéniablement ma meilleure lecture de l’année 2023.
Indéniablement, car comme l’a posé François Zobrist comme principe dans son entreprise, l’auteur confirme que dans son immense majorité « l’homme est bon ». Et c’est possiblement cela qui a conduit à la supériorité d’Homo Sapiens, par son attitude coopérative, cherchant à faire le bien autour de lui et même prêt à se sacrifier pour cela.
Le livre décrit en quoi malheureusement cette perception n’est pas cultivée (au risque de rabâcher, cela devrait être enseigné largement) notamment par les médias qui font plus commerce de sensationnel, et une mauvaise action est hélas plus sensationnelle qu’une bonne.
Le livre décortique différents cas d’école célèbres qui a la surprise de l’auteur lui-même ont été largement travestis dans le mauvais sens et popularisés comme tels. Comme je l’ai été également, vous devriez être étonné à chaque fois, dans un premier temps vivant mal ce que l’on vous a inculqué par omission ou par manipulation, et dans un deuxième temps d’être heureux de découvrir que le bien est au contraire bien présent, qu’il peut être plus puissant que le mal et si nous le cultivons davantage perçu et généralisé.