Tous objet

Nous sommes tous les jours exaspérés par les limites de notre informatique, du numérique pour prendre le nouveau terme souvent utilisé. A partir de 2030 les évolutions que nous voudrions voir se réaliser apparaîtront peut-être si nous faisons pleinement nôtre la vision objet de l’informatique, vision développée il y a 40 ans[1] ; et que nous acceptions en conséquence d’être des « objets » !

Un futur possible ?

En 2030, nous pourrons d’un clic de souris, acheter au meilleur prix un service ou produit en en connaissant le détail constitutif, la valeur écologique, l’appréciation qualifiée des précédents clients et, inversement, le fournisseur pourra connaître l’usage de sa production et son déploiement sur la planète, les retours qualité, quelle que ce soit sa place dans la chaîne de valeur, ce pour adapter au mieux ses services et capacités. Le tout en parfaite sécurité, dans l’anonymat avec une protection assurée de nos identités multiples et de nos informations personnelles, permettant à tous de développer durablement le « village-jardin » mondial prôné par les meilleurs prospectivistes.

Le moins que l’on puisse dire est que ce n’est pas garanti, lorsque l’on observe les risques quotidiens et tromperies auxquels nous sommes confrontés, et les heures que nous passons à retrouver ou restaurer nos moyens d’accès à l’information numérique et malgré l’assistance devenue (trop ?) précieuse des assistants IA.

Un renversement au bout de 40 années de développement de l’informatique

Revenons en arrière, aux origines, pour en expliciter une des raisons importantes. L’informatique s’est conçue au milieu du 20ème siècle dans une logique fonctionnelle, de développements de traitements pour effectuer des calculs sur des espaces limités par les capacités de stockage et de connexion des premiers âges de cette nouvelle technologie et science. La séparation du code informatique et des données était la règle dictée aux informaticiens, dont je faisais alors partie.

Dans les années 80, un nouveau schéma est proposé, partant de l’information et posant progressivement les principes de ce qui est devenu le paradigme objet : l’information doit être associée à une panoplie de services qui définissent la façon d’y accéder et d’assurer la communication entre les objets informatisés. Le Macintosh d’Apple a concrétisé cela de façon visible avec une nouvelle ergonomie des micro-ordinateurs : vous cliquez sur un(des) objet(s) sur l’écran et vous sélectionnez ensuite l’action à mener. Cette ergonomie, aujourd’hui naturelle, ne l’était pas à l’époque, mais les gains étaient tels qu’elle s’est rapidement imposée[2].

Le triptyque indissociable de l’informatique données-traitements-usages était abordé de façon séparée et laborieuse, d’abord réservé aux pionniers de cette science et technique ; il est alors devenu plus directement appréhendable par le commun des mortels. Je vous le dis : une véritable révolution.

Elle ne pouvait hélas pas être déployée aussi vite dans l’arcane des bases informatiques des différentes entreprises et administrations, dont la majorité fonctionne encore sur des traitements en temps différés, sur des modèles de stockage de données étroitement dépendant des codes informatiques qui les ont créés, et non pas selon le renversement conceptuel proposé par la conception objet. Ce qui conduit à des difficultés croissantes d’adaptation, voire à des pertes de contrôle, des systèmes d’information en réponse à une évolution accélérée des sollicitations[3].

Confrontées à un besoin de transversalité accrue, de gestion de plus en plus complexe, d’agilité, et aussi de sécurisation débordant largement de leurs frontières organisationnelles, les Directions des Systèmes d’Information se sont attaquées à cet effort de longue haleine de remodélisation de leurs « objets métier »[4] fondamentaux : voiture, avion[5], puits de pétrole, rails, siège d’avion, roue, pneu… bulletin de paie français !

Cela afin de profiter pleinement et à terme des bénéfices de la conception objet et des architectures REST et SOA, visant à découpler les interfaces entre les différents composants du Système d’Information planétaire. Par le polymorphisme, l’héritage, l’encapsulation, il est possible de procéder à des enrichissements et évolutions multiples des services d’un même objet. Les données n’étant plus directement accessibles[6], la gestion du stockage des données peut être mieux assurée. Bien maîtrisés, tous ces mécanismes permettent des actions et collaborations non strictement déterminées à l’avance de différents acteurs et organismes, tout en gardant une cohérence sur la durée des informations et représentations des objets informatisés qui sont sollicités.

La conceptualisation objet qui a pour but une bonne représentation d’un système d’information permet aussi de faire plus facilement des liens avec les ontologies qui visent quant à elles à représenter les connaissances, le sens que l’on veut donner à l’information et à notre vision du monde. Bien que le développement de la connaissance soit un excellent objectif de vie, je m’arrête là à ce sujet, car cela nous éloignerait de l’objet[7] de ce blog.

Encore tout à faire

L’excuse initiale de la capacité de stockage, de calcul et de communication n’est plus, ainsi que les questions sur la maturité de cette vision de l’informatique. Il reste encore beaucoup à faire pour opérer le saut qualitatif rapidement brossé au début de cet article. Cela se heurte à deux difficultés majeures :

  • La capacité financière et humaine à reconcevoir pour des rentabilités de long terme l’énorme capital développé depuis 60 ans, vieillissant, difficile à maintenir et conçu de façon inadaptée aux nouveaux usages, tout comme cela peut advenir aux infrastructures physiques terrestres ;
  • Et pour la société et les individus d’accepter que nous soyons des « objets ».

Objet singulier[8], car les informations qui nous sont attachées, nos attributs et requêtes, sont à la fois utilisées, consommées, au cœur des systèmes d’information pour des besoins marketing, de santé, etc. et sont indispensables en tant qu’utilisateurs pour nous permettre l’accès aux informations, et la gestion optimale de notre droit d’en connaître.

Nous disposons des technologies cryptographiques[9] pour que les données personnelles qui devraient toujours être pleinement nôtres, soient à la fois concentrées pour décrire l’instanciation et l’utilisation de l’« objet métier » que nous sommes de facto en train de devenir, et tout à la fois réparties dans l’infosphère mondiale. Cela afin que nous soyons en mesure de maîtriser individuellement nos différentes identités, contrôler l’usage qui en est fait et faciliter notre accès aux capacités offertes par internet. Et nous offrir de nouvelles capacités, comme pouvoir contribuer aisément à la démocratie et à la vie publique de façon plus intense que les quelques bits d’information de vote papier qui nous sont autorisés par an.

Lorsque l’on observe les difficultés à mettre en œuvre et bénéficier pleinement de la carte d’identité électronique et notre Dossier Médical Partagé (DMP), nous sommes en droit d’être sceptiques quant à notre capacité à reconcevoir de façon adéquate l’information qui nous est propre ; et de ne pouvoir seulement espérer que les gains sur la qualité de vie du plus grand nombre offerts par les objets connectés et l’Intelligence Artificielle, compenseront à l’avenir les difficultés que nous rencontrons dans l’usage du web à cause de la rusticité et vulnérabilité des systèmes hérités, pouvant aller pour certains jusqu’à des atteintes graves portées à nos existences par des détournements de nos informations d’identités.

Espérons

Ce court article contribuera peut-être à soutenir une mobilisation collective profonde qui émerge pour concrétiser le meilleur, menée par des équipes de design talentueuses associées à des communautés constructives, aboutissant à mettre à notre disposition des plateformes ouvertes, évolutives et fiables.

Cela commence par former les nouvelles générations, qu’elles se destinent ou non aux métiers de l’informatique. Elles s’initient aujourd’hui – on pourrait dire enfin – à l’informatique dans une logique d’usage et encore trop peu dans une logique de conception et d’appréhension collective de ses fondements et limites. Fondements qui sont étroitement associés à la logique et aux mathématiques, logique et mathématiques dont l’enseignement est largement perfectible.

Un nouveau risque est apparu qui est de craindre que l’Intelligence Artificielle annihile le besoin essentiel de connaissance de base ou au plus haut niveau des fondements de l’informatique avancée. Elle ne peut qu’être une assistance déjà devenu utile voire indispensable, mais qui est encore loin de garantir ouverture, pérennité, évolutivité et sécurité des systèmes développés.


[1] Le langage Simula est apparu en 1962. Il a fallu attendre encore une vingtaine d’années avant que les concepts objet se vulgarisent.

[2] Sans oublier, le couper-coller, et le retour arrière, CTRL-Z, qui ont tout autant changé notre quotidien

[3] Le paradigme de séparation des traitements et des données a ses avantages, et ne disparaîtra jamais et il est aussi impossible de concevoir un modèle de données qui puisse répondre à tous les usages

[4] La notion d’objet métier correspond à une représentation abstraite de haut niveau des objets physiques ou virtuels et des interactions et relations entre eux

[5] Saluons le succès français de l’entreprise Dassault aboutissant en 2005 à la première conception entièrement numérique du Falcon 7X

[6] Et donc mieux sécurisable à plusieurs niveaux, et de façon plus précise que par des paramétrages de firewall.

[7] Encore !

[8] Fort heureusement, il est tout à fait impossible de modéliser entièrement un être humain

[9] Rappelons le rôle pionnier de la France avec la carte à la puce inventée en 1974 par Roland Moreno, hélas toujours non utilisée en standard sur les ordinateurs.

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